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Mise à jour :
15 février 2005

© pierre salducci - 2002


La
petite histoire
de
Souvenirs inventés

 


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Dans les années 80, plus précisément entre 85 et 90, j'intensifie ma production de nouvelles. J'ai déjà l'habitude d'envoyer mes textes régulièrement, dès que j'en finis un, à toutes les revues littéraires de la francophonie. C'était une véritable organisation ! Un fichier de plus de 50 noms à gérer... Des envois, des photocopies et des impressions qui n'en finissent jamais. Et à cela s'ajoute tous les concours organisés à droite et à gauche par des publications, des bibliothèques, des festivals, des universités, etc.

tablo_4.jpg (38067 bytes) Mais comme les résultats de toutes ces démarches sont plutôt concluants, je continue. J'écris beaucoup et je m'inspire de mes voyages pour en raconter les moments forts. Je ne retiens d'eux que l'insolite et l'homoérotique. Pour moi, les deux vont de pair.

Quand je voyage, je vais à la rencontre de la sensualité de l'endroit. Partout, que ce soit à Venise, à Lisbonne, au Maroc ou à Barcelone, mon exploration passe par les rencontres avec les gars de la place. Et ces rencontres, parfois acquises au cours de curieux procesus, ou débouchant sur d'incroyables surprises,  m'ont presque à chaque fois exposé à l'insolite. Elles m'ont remis en cause, poussé à devenir un autre.

Je rentrais à la maison et j'écrivais.

Plusieurs de mes premières nouvelles ont d'abord existé sous la forme de passages de mon journal. 

J'ai tenu un cahier pendant mon séjour à Venise, ainsi qu'une carnet de bord pendant tout le festival d'Avignon 1984 auquel j'ai assisté dans le bonheur permanent. J'ai ramené d'Avignon Une heure avec, inspirée de quelques concerts que j'ai vus là-bas, et j'ai ramené de Venise Comment peut-on être Persan ? que j'ai écrit sur le vif exactement au cours du voyage en train.

Je lisais énormément Sarraute et cela se sent dans tous les textes de cette période.

Sarraute a beaucoup influencé mes sujets d'inspiration, probablement plus que mon écriture en tant que tel. Mais c'est parce que j'ai lu Sarraute que je me suis intéressé à des situations comme celle de Comment peut-on être Persan ? et bien d'autres. 

C'est sous son influence aussi que je procédais de cette façon pour écrire -  toujours à partir de petits détails du réel. J'aime l'hyper-réalisme en écriture. Cela vient d'elle.

Même quand je ne prenais aucune note au cours de mes voyages, les sensations restaient si fortes des années encore après le retour, que j'avais largement le temps de prendre la plume et de coucher sur papier les plus marquantes de ces aventures avant que son souvenir n'ait disparu ou soit devenu trop flou. En fait, je me suis toujours étonné du fait que mes souvenirs restent toujours incroyablement précis jusqu'à ce que je les ai utilisés dans un texte.

Tant que ce n'est pas arrivé, j'entretiens mon souvenir en y pensant souvent et en faisant revenir à ma mémoire des instants ou des émotions précises. 

Mais dès que tout cela était mis au propre, que c'était sorti, bien retranscrit sur du papier, alors la nécessité de se souvenir n'existait plus et je perdais tout simplement l'intérêt de devoir penser encore à ça. Aussitôt racontés, les événements quittent mon esprit. Ils n'ont plus besoin de moi pour exister et je me sens soulagé de ne plus en être le seul dépositaire.

C'est donc grâce à ce procesus de retranscription méticuleux que presque tous mes voyages de ces années de jeunesse m'ont offert l'occasion d'une ou de plusieurs nouvelles. Même si elles ont mis parfois plusieurs années avant de sortir ! Quoi qu'il en soit, une visite éclair à  Milan m'a donné le prétexte de Dalla Cima. L'observation du monde de la rue à Bercelone m'a fourni la matière et le lieu de Carrer Francisco Giner, 58 Barcelona. [ est-ce qu'ils ont mis une plaque sur cette  porte depuis que la nouvelle a été écrite et que cette adresse s'est promenée un peu partout en Europe et en Amérique ? est-ce qu'ils sont au courant de ça ? ] Enfin, c'est à Rabat que sont arrivés les événements que j'ai utilisés pour concevoir Tous les possibles.

 

Souvenirs inventés est un recueil hybride que je ne me suis pas vu écrire.

Cependant, il n'y a pas que des voyages dans Souvenirs inventés. C'est aussi exactement la période où j'apprends que je suis séropositif. Je dois vivre avec ça et cela me préoccupe pendant plusieurs années avant que Claude Cyr ne me sorte de ma torpeur en 95.

Sur le coup, comme je n'ose en parler à personne, le sujet rejaillit très timidement dans plusieurs textes comme Tu ne t'appartiens plus et La Juste Balance. Étrangement, ces deux textes ont obtenu un franc succès dès leur publication. 

Des lecteurs m'en parlaient souvent et cela me mettait chaque fois dans l'embarras.

En fait, je me suis toujours demandé si ces gens qui venaient me voir avaient saisi ces textes dans le sens réel que je leur avais donné ou s'ils en avaient fait une autre interprétation. Il est drôle de constater à quel point tout cela a perdu de son importance à présent.

C'est également cette prise de conscience de la séropositivité qui me pousse à écrire Aveuglément confiant. Quand j'ai rédigé cette nouvelle - qui s'inspire de ce qu'un de mes amis avait réellement vécu, si ce n'est que je l'avais transposé à Montréal -, j'étais tellement persuadé que tout le monde allait se rendre compte que j'y exposais mes propres peurs, que j'osais à peine en parler. De plus, je me montrais très méfiant dès qu' il s'agissait d'aborder le sujet.

Christian_Raux.gif (198753 bytes)Et puis, comme si ce n'était pas assez, voilà que surgit Christian Raux. Avec sa terrible histoire. Tout cela coup sur coup. Christian Raux, inoubliable, que je fais revivre de mon mieux et à ma manière dans Fête d'automne et Mon cher Christian.

Parmi les autres thèmes qui composent ce recueil hybride, il y a l'immigration qui occupe la place centrale dans Fût-elle bienheureuse. C'est aussi l'immigration, plus précisément le regard de l'immigrant, qui sont à l'origine de textes comme Là où mourut Duplessis et Portrait d'été en crème glacée.

Mais avant l'immigration, il y avait la France. C'est pourquoi une bonne partie de Souvenirs inventés est constituée de textes parisiens.

Ce que j'appelle les textes parisiens, ce sont ceux qui évoquent des détails de ma vie là-bas, des observations et des rencontres une fois de plus. Je mettrais parmi eux : Sur mon désir tourné (rencontre avec Yves Navarre dans le Marais), Chaussée d'Antin, un couloir, Un seau et quelques pas (la seule nouvelle inédite du recueil!), Au jardin de Chaumont (déjà ce jardin de Chaumont qui revient dans Nous tous déjà morts !), Pudeur minimale et Cadeau pour toi.

La tournure naturaliste de certains de ces textes me semble aujourd'hui extrêmement classique, mais ce sont les textes qu'on attendait de moi à cette époque. Ils m'ont permis de me faire remarquer et de franchir une par une les étapes qui mènent à l'édition.

Hybride, Souvenirs inventés l'est également dans sa forme.

En effet, si les trois quarts du recueil sont composés de textes relativement longs, le livre s'achève sur la partie «Souvenirs inventés des instants cruels» qui ne comporte que des textes de trois ou cinq pages maximum.

C'est qu'en 1991-92, j'ai la chance de compter parmi les collaborateurs réguliers de l'émission Fragments à la radio de Radio-Canada.

François Ismert m'avait expliqué le genre de textes qu'il attendait de ses auteurs, ce qu'il recherchait. J'en ai composé plusieurs spécialement pour lui. Il fallait qu'ils soient courts et qu'ils s'achèvent en laissant une petite musique intriguée dans la tête du lecteur, bref qu'ils continuent à résonner même une fois finis.

Question piège occupe une place un peu à part dans le recueil. 

Lisbonne.jpg (32802 bytes) L'utilisation de la question « À quoi ça rime tout ça ? », reprise en refrain, me laisse penser que je suis d'abord parti de l'exploration d'une expression toute faite, à la manière de Sarraute.

Mais ce texte, à cause de l'exploration qu'il m'oblige à faire - exploration strictement linguistique à l'origine - me renvoie très vite au noyau familial de mon enfance. 

Dans ma lancée, j'enchaîne presque de suite après avec Sous les yeux des enfants. Sans m'en rendre compte, j'ai déjà glissé dans autre chose. Ce n'est qu'après ce nouveau texte que j'en fais le constat. Je suis déjà dans ce qui va me conduire à Absence prolongée et Simplement les garçons. Déjà dans Retour sur les années d'éclipse.

Je m'aperçois soudain que je suis passé d'un livre à un autre avec la même simplicité que j'étais passé d'un pays à un autre. Souvenirs inventés est un recueil à cheval sur les deux continents, comme je l'étais moi-même alors.

Je dois déterminer à quel point je vais placer le moment précis de la rupture, où s'arrête mon recueil de nouvelles et où commence le roman. Je décide de faire de Question piège un texte charnière entre mes deux livres. Il sera dans l'un et l'autre. Dernier texte écrit pour Souvenirs inventés, il deviendra de façon inattendue la conclusion de Retour sur les années d'éclipse. Je crois qu'il n'y a encore personne qui l'a remarqué !

 

Cheminement vers un éditeur

Et c'est ainsi qu'est né Souvenirs inventés que je ne me suis pas vu écrire.

Texte après texte. Sans savoir où j'allais. Jusqu'à ce que le hasard me fasse signe. J'ai envoyé le recueil chez VLB, à Jaques Lanctôt. Je ne sais pas pourquoi chez eux. Je possède dans mes dossiers un accusé de réception qui ne porte pas de date ! J'imagine que j'ai dû essayer plusieurs éditeurs mais ça n'a marché avec aucun des autres. Et VLB me plaisait. 

Le 5 mai 1992, je recevais une lettre de Jacques Lanctôt. 

«Votre ouvrage nous a plu et surpris par sa belle qualité d'écriture et nous serions vivement intéressés à le publier», écrivait-il avant d'ajouter dans la paragraphe suivant : «Malheureusement, nous ne pourrions envisager une publication de votre manuscrit qu'à l'hiver prochain, vers les mois de janvier-février prochains.»

Avant de conclure, il s'excusait de cette situation et me demandait de lui transmettre ma réponse dans les meilleurs délais.

Bigre ! De mai à janvier, cela faisait un bon huit mois d'attente, ce qui est toujours trop long lorsqu'on est jeune et impatient. Mais bon, comme je n'avais pas d'autre choix, j'ai dit oui et j'ai attendu.

À ce moment-là, Souvenirs inventés s'appelle «Décalages» et compte 17 nouvelles.

En septembre 92, quatre mois plus tard, j'écris à Jacques Lanctôt pour lui dire que j'ai mis à profit le délai de parution pur écrire ou achever d'autres nouvelles. Le recueil en compte trois de plus. Il s'appelle toujours «Décalages». Mais je ne suis pas satisfait de ce titre. J'en discute longuement avec Diane-Monique Daviau, je lui lance pas mal d'autres propositions dont «Comment faire face?» Nous pesons le pour et le contre un bon moment , mais il n'en ressort rien de très concluant.

En janvier 1993, je signe mon contrat. Je suis bien content mais en même temps, je suis plus impatient que jamais. On m'avait parlé d'une publication en janvier... Nous sommes en janvier et la production n'a pas commencé.

C'est alors que je reçois un nouvelle lettre de Jacques Lanctôt à la fin du mois, en date du 27, dans laquelle il m'explique:

« Je ne crois pas être en mesure de faire paraître votre recueil ce printemps. On a dû couper beaucoup dans le nombre de publications, à cause de la mauvaise situation économique (déjà en 1993 !), de la récession, etc. La parution aurait cependant lieu entre août et novembre 1993. Est-ce que ça vous va ? »

Finalement, le livre a été lancé le mercredi 6 octobre 1993 à l'édifice Sogides, 1000 rue Amherst à Montréal. 

Entre-temps, il avait trouvé son titre définitif. 

La couverture est de Mathias Bresson, un gars qu'on avait découvert du temps de Nyx, qui avait un talent fou et qui m'avait envoyé ses aquarelles pour que je puisse en choisir une.

Gaston Miron et Jean Royer étaient présents. Également Bruno et Laurent Gagliardi. Des copains : Raymond Bertin, Steve Bolduc. Les Charbonneau, toujours fidèles. Aimé Pelletier était là aussi. Côté écrivains : Denis Monette. Pierre Gobeil. Ying Chen était venue pour me remercier du bon papier que j'avais fait sur elle et dans lequel je la comparais à une nouvelle Berberova. Au total, 192 invités. Et, selon mes notes, 41 qui ont fait le déplacement. Environ 50 personnes sur place en tout. 29 livres ont été vendus !

Lisez la suite :  «La vérité sur les nouvelles» 
                   
         (La petite histoire de Souvenirs Inventés, 2e partie)
                            
                                                       
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