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Mise à jour :
10 mai 2004
© pierre salducci - 2002

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Les enjeux de la critique au Devoir
Le Devoir est une véritable institution intellectuelle au Québec.
C'est une référence. Ce qui s'écrit dans Le Devoir prend immédiatement le poids de cette
structure qu'est Le Devoir. Les gens vont dire que « le critique du Devoir a
écrit ceci ou
cela», mais ils ne sauraient pas dire l'identité exacte du journaliste. Ce qu'ils retiennent, c'est que c'est l'avis du
Devoir, que c'est signé dans Le Devoir. Ce n'est pas comme écrire dans un journal de quartier, il faut le savoir.
Quand on écrit dans ce quotidien, tout comme dans n'importe
quel autre, dès qu'on entre dans la maison, une partie de notre personnalité est modifiée.
-
Du jour au lendemain, il faut assumer ce poids du Devoir, le passé
du journal, ses ambitions, ce qu'il représente sur un plan symbolique, on
disparaît un peu derrière tout ça, comme si c'était plus gros que nous. Alors, on n'a pas le choix, on s'incline.
Sur le plan des susceptibilités, il faut savoir aussi que couvrir la littérature québécoise est une tâche particulièrement difficile parce que c'est le lieu où s'expriment tous les espoirs et les ambitions d'une nation, et qu'émettre le moindre jugement sur cette production, c'est toucher directement cette nation dans ce qu'elle a de plus
sensible : son âme de peuple.
-
La littérature québécoise, c'est rien de moins qu'un champ de mines.
C'est le lieu par excellence des luttes de pouvoir et des manigances. On ne peut pas faire plus dangereux. Quand on s'aventure là-dedans,
ça peut sauter n'importe quand et faire de gros dégâts.
Personne ne veut couvrir la littérature québécoise, personne n'est assez fou pour avoir envie de se mettre tout le monde à dos sous prétexte
d'évaluer un bouquin aux yeux du monde.

Outre l'aspect émotionnel, la littérature québécoise représente aussi de gros enjeux financiers et économiques.
On parle ici d'une véritable industrie, avec des jobs et des revenus à l'appui. Quand on parle de critique québécoise, on n'est pas uniquement dans la pure information culturelle, ce qu'on serait censé
faire pourtant, mais on est aussi beaucoup dans le business.
En tant que critique,
j'avais d'une certaine manière le sort de plusieurs personnes entre mes mains.
De moi dépendaient que des contrats soient donnés, qu'on procède ou pas à de
nouveaux tirages, qu'un auteur passe un bon week-end ou une fin de semaine
complètement abattu, que des maisons d'édition bouclent leurs comptes ou pas,
etc. C'est presque opressant de penser à tout ce qu'un simple article peut
changer instantanément dans la vie de dizaines de personnes au Québec. Mais à cette époque, je n'en avais aucune conscience. Je n'avais jamais réfléchi sur les impacts humains
et économiques de la critique.
Il faut bien comprendre que la littérature québécoise, c'est avant tout la littérature de nos lecteurs, c'est-à-dire de ceux qui nous font vivre.
On voit de suite poindre le conflit d'intérêt.
-
Non seulement ils nous font vivre en tant que consommateurs de notre journal, mais ils nous font vivre également en tant que producteurs du journal. En effet, les pages du cahier Le Plaisir des livres où étaient publiés mes articles étaient largement
financées par les publicités payées par les éditeurs d'ici, ceux-la même qui nous envoient leurs livres.
En résumé, mon salaire provenait indirectement de ceux que je devais
évaluer. C'est délicat!

Compte tenu de cette situation, les éditeurs s'attendent à un minimum de
coopération de la part du journal qu'ils font vivre.
Et c'est normal.
Ils
savent qu'un mot dans Le Devoir peut avoir une influence déterminante
sur l'avenir d'un livre et donc sur sa rentabilité. Dans le fond, ils ne
demandent pas grand-chose. Quelques lignes par-ci par-là, un ton qui incite à
la vente, dégager en priorité l'aspect positif de chaque livre et n'aborder
ses défauts que sur le ton bonasse qu'on adopte pour faire un reproche à
quelqu'un qu'on aime bien.
-
Un journal a toujours ce pouvoir, et honnêtement,
ça ne lui coûte rien. Dès lors, tout irait pour le mieux comme dans le
meilleur des mondes, chacun y trouvant son intérêt, le journal comme les
éditeurs.
Mais ce serait beaucoup trop simple! Car voici que vient se greffer sur tout
ça un autre concept qui est celui de la sacro-sainte liberté de la presse.

En tant qu'organe d'information, la presse se doit
d'être libre et intègre, c'est-à-dire de tendre vers la vérité sans subir
de pressions ou d'influences, et enfin sans soumettre son contenu à la moindre
considération économique. Et c'est là que tout se complique. Dès lors, le contrat
entre le journal et les éditeurs devient :
« Vous continuez à nous financer parce qu'on a besoin de vous, mais nous, on a le droit d'écrire tout ce qu'on veut sur vous,
y compris de vous descendre, parce que si on ne vous descendait jamais, on
n'aurait aucune crédibilité, on trahirait notre engagement envers la
vérité et on perdrait nos lecteurs. »
Là, les éditeurs disent «okay» ce qui est tout à fait admirable de leur part, mais il y a quand même une question qui vient se poser assez rapidement, c'est
:
«Jusqu'où on peut aller dans le droit à
la critique et surtout à quelle fréquence ?»
Parce que c'est sûr que si un éditeur lance cinq
livres dans la saison, il peut accepter qu'un ou deux soit plus ou moins bien
accueilli, mais si les cinq se font descendre, au bout d'un moment il va voir
rouge. Inutile de préciser que, sur ce sujet, chacun n'a pas la même
patience, le même seuil de tolérance et que les éditeurs ne placent pas la
limite à ne pas dépasser au même endroit que le journal. Ce sont des questions qui sont très vite devenues des obsessions pour moi au
Devoir.
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