Le statut de critique au Devoir
« Le statut de critique est impossible
à vivre dans une ville comme Montréal ! »
Les vrais critiques, je veux dire par-là ceux qui ne se contentent pas de
faire de la plogue et du copinage comme c'est presque toujours le cas, sont détestés de tant de gens que leurs déplacements
s'en trouvent limités.
Quand j'étais au Devoir, je recevais des lettres d'insultes en permanence, j'ai
été menacé de mort à plusieurs reprises, un dossier était ouvert à mon nom
chez un avocat censé me protéger, je n'osais plus sortir de chez moi, je
n'assistais plus à aucun lancement, où que j'aille j'avais peur de dire mon
nom, et je répondais à peine au téléphone.
Et à juste titre !
L'expérience leur a appris à être prudents. Or, cette expérience, je ne l'avais pas encore. Ce n'est pas pour rien que j'ai hérité
de cette fonction si facilement et si jeune. C'est en partie parce que personne d'autre n'était candidat pour le faire.
Comme le fait la télévision depuis
toujours. Les Québécois ne trouvent jamais le recul suffisant pour faire
véritablement de la critique lorsqu'il s'agit de productions québécoises.
Il y aussitôt un filtre émotif qui
vient brouiller les cartes. Ou alors, on devient Robert Lévesque et on
revendique la mise à l'écart.
En fait, les seules personnes que les Québécois sont à l'aise de
critiquer (et ils ne se gênent vraiment pas pour le faire), ce sont les
étrangers - tout simplement parce qu'ils sont loin et qu'ils savent qu'ils
ont bien peu de chance de les retrouver sur leur route ! C'est facile.
Ce dont je n'avais aucune conscience également, c'est de mon « statut de
Français ».
La majorité des Français installés au Québec oublient très vite qu'ils sont Français d'origine tellement ils finissent par se sentir
Québécois. Mais pour les Québécois, même si nous passons toute notre vie ici, nous restons des Français et cela nous revient toujours à la figure alors qu'on s'y attend le moins.
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Je suis sûr que plusieurs fois les gens d'ici m'ont lu avec l'idée que c'était encore une fois la France qui venait juger le Québec avec tout l'arrière-plan d'exaspération que cela sous-entend.
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Je suis sûr que des gens m'ont détesté d'emblée en pensant qu'est-ce que c'est que ce Français qui vient donner son avis sur NOTRE littérature ? Qu'est-ce qu'il peut comprendre à ce que nous sommes ?
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Je suis sûr enfin que le fait que je sois français a beaucoup interféré dans la façon dont j'ai été lu et accueilli dans les pages du
Devoir.

Longtemps, j'ai écrit mes articles dans une sorte
d'insouciance.
Je ne savais pas vraiment qui étaient
les auteurs dont je parlais, je ne soupçonnais
aucunement ce qu'ils pouvaient représenter pour la société québécoise
et j'ignorais tout de la façon particulière d'aborder leur oeuvre.
Je me suis retrouvé propulsé du jour au lendemain à la première page du
cahier Plaisir des livres.
Je ne voyais rien. Je n'avais aucune préparation particulière, on ne m'a donné aucune consigne hormis celle de dire ce que je pensais
de chaque livre, et on m'a lâché dans un véritable panier de crabes sans me mettre en garde, pire encore, sans me donner la moindre indication au sujet de ce que pourrait être le ton qui conviendrait pour un journal qui a la position, l'envergure et le poids du
Devoir. J'ai appris sur le tas.
Je me souviens avoir posé des questions à ce sujet, mais non, il n'y avait rien de spécial. Je me souviens avoir essayé à plusieurs reprises, par la suite, de vérifier auprès de mes responsables si mon positionnement était bon. Constatant que mes propos soulevaient si souvent de si vives réactions, parfois même violentes, j'avais demandé si je devais réajuster quelque chose, aller plus vers ceci ou vers cela. À chaque fois, on m'avait répondu que non, que tout était beau.
Dix ans plus tard, je connais parfaitement un bon nombre de ces personnes que j'ai descendues en toute innocence dans le quotidien intellectuel par excellence de la province, ce qui est quand même très blessant, non seulement je les ai encore autour de moi, mais je comprends à peine à présent la raison d'une certaine froideur qu'elles ont pu manifester à mon égard de par le temps.
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