Une
question de survie
Dès
1969, inspirés par la révolte de Stonewall, aux États-Unis, les "homosexuels"
- comme on les appelait alors - ont découvert les avantages du nombre et ont
commencé à se constituer en communauté organisée. De ce mouvement est né
un nouveau mode de vie qui a lui-même donné naissance à des goûts communs
- souvent issus de notre expérience commune : l’homosexualité elle-même.
Les gays se sont découvert des revendications mais également une envie de créer
et de s’exprimer, d’autant plus forte qu’il avait été impossible de le
faire pendant trop longtemps. C'est cet ensemble de facteurs que désigne
habituellement l’expression «culture gaie».
Au
cours des années 80 aux États-Unis, mais surtout à partir des années 90 en
France, la culture gaie s’est enrichie d’une littérature, d’une
expression distincte, reflet de notre réalité distincte. Sous le choc de
l’apparition du sida, de nombreux écrivains homosexuels décident d’aller
plus loin et d’explorer les formes d’un nouveau rapport à l’écriture.
Les masquent tombent. Se voyant condamnés à plus ou moins long terme,
plusieurs se disent qu’ils vont en profiter pour se vider le coeur et pour
tout dire. Une nouvelle sincérité apparaît, qui repousse encore plus loin
les frontières des tabous et de l’ordre moral. On découvre alors une littérature
qui revendique, qui s’écrit au «je» et assume déjà
pleinement, comme spontanément, tous les principes de l’autofiction.
Depuis
les années 90, et maintenant au tournant des années 2000, l’essor de la
littérature gaie reste sans précédent. Des maisons d’édition sont nées
et il en apparaît sans cesse de nouvelles. Des collections gaies ont vu le
jour en France, en Belgique et au Québec. Des librairies se sont ouvertes non
seulement à Paris, mais également un peu partout en Europe. Quant aux livres
et aux auteurs, ils se sont multipliés à un rythme tout simplement
fulgurant. Certains connaissant même un succès remarquable au sein de la
communauté.
Ainsi,
sur le plan de la littérature, l’émergence, le développement et
l’industrialisation de notre écriture gaie est très certainement un des phénomènes
majeurs de ces deux dernières décennies.
Faites
l’exercice et regardez derrière vous. Regardez ce qui s’est fait au cours
des vingt dernière années en littérature et demandez-vous quel mouvement ou
quelle école a connu une telle expansion, a suscité autant d'oeuvres
remarquables tout en générant des emplois, grâce à la mise en place d’un
véritable réseau de diffusion et de production. Vous n’en trouverez pas.
Ce qu’a fait la littérature gaie dans ces 20 dernières années est tout
simplement unique. Aucun autre courant littéraire n’a connu un tel développement
et ne s’est imposé avec autant de force et de vitalité. Partout autour de
nous, le riche et très subventionné monde de l’édition et de la littérature
se plaint d’un manque d’inspiration, cherche en permanence un impossible
renouveau, tandis que la littérature gaie, sans moyen ni soutien, performe à
des sommets rarement atteints.
Maintenant
regardons les traces que cette littérature exceptionnelle a engendré dans la
société hors de notre communauté :
·
La littérature
gaie est dramatiquement absente des médias grand public. Où sont les
dossiers consacrés à nos auteurs et à leurs livres dans les pages des
quotidiens et dans les magazines spécialisés? Où sont-ils à la télé et
la radio? Force est de constater qu’ils ne sont représentés ni à leur
juste place ni à la juste mesure.
·
La littérature
gaie fait encore l’objet d’une mise à l’écart systématique de la part
de nombreux éléments du circuit du livre, qu’il s’agisse de libraires,
de chroniqueurs, de diffuseurs, de relationnistes, etc. Cette attitude peut se
traduire par un refus de vendre ou d’informer, une absence totale d’intérêt
pour le produit, une gêne à en faire la promotion.
·
La littérature gaie n’est évidemment pas enseignée dans les écoles et guère
plus dans les universités. Alors qu’aux États-Unis et dans certains pays,
les gay studies sont déjà des institutions et ont permis la consécration
d’auteurs comme Felice Picano, Edmund White ou Andrew Holeran. On attend
encore de telles mesures dans le monde de la francophonie.
·
La littérature
gaie ne bénéficie d’aucun programme de subvention à l’écriture, à
l’édition ou à la promotion, ce qui est pourtant le cas de bien des écritures
dites minoritaires ou issues d’une communauté spécifique.
·
La littérature gaie est exclue d’office de toutes les manifestations littéraires
ou culturelles, des salons du livre et des festivals, exactement comme si elle
n’existait pas, alors que ces manifestations sont souvent subventionnées
par l’État, c’est-à-dire à même nos impôts.
Dans
tous les cas, la société qui nous entoure fait aujourd’hui exactement
comme si la littérature gaie n’existait pas. Notre littérature n’est
nulle part. Elle n’est jamais reconnue. Ni en tout, ni en partie.
En
20 ans, personne dans le monde hors communauté gaie ne s’est encore aperçu
de l’existence de ce phénomène qu’est notre littérature. Que
d’occasions ratées cela fait ! Si l’homosexualité est un révélateur
social, je crois que l’absence de reconnaissance de notre littérature en
est une des meilleures preuves. On a vraiment l’impression d’assister au
spectacle de deux solitudes, deux mondes qui se côtoient mais ne communiquent
pas.
Demandez
aux auteurs qui écrivent cette littérature ce qu’ils en pensent. C’est
ce que j’ai fait dans le cadre de l’étude Écrire
gai. Tous vous parleront de cette souffrance de la mise à l’écart et
du sentiment d’injustice qu’ils éprouvent. Demandez aux éditeurs, et même
aux lecteurs, ils vous feront probablement la même réponse. Toutes ces années
de silence et de non-reconnaissance finissent par devenir pesantes.
Car
ne pas être reconnu dans le monde, c’est tout simplement ne pas être
reconnu du tout. Cela suscite souvent bien du découragement et de la
frustration. Au point que plusieurs auteurs en arrivent à se demander un jour
s’ils ont eu raison de faire le choix de la littérature gaie, et s’ils
n’auraient peut-être pas dû être plus discrets sur le sujet. Il va sans
dire que ce genre de questionnements ouvre tout grand la porte à la fin
d’une liberté d’expression durement gagnée et à laquelle aucun auteur
ne voudrait réellement renoncer. Mais le silence qui pèse actuellement sur
notre littérature finit par devenir étouffant. Il nous renvoie à nos années
de honte, alors que nous vivions cachés et dans la peur de l’autre. Plus
encore, il nous dit ouvertement que l’homosexualité est encore et toujours
perçue comme un tabou, quelque chose dont on a du mal à parler et qu’on préfère
garder un peu en marge.
Dans
un article paru en décembre 1999, on m’avait demandé d’imaginer ce
qu’allait devenir la littérature gaie dans les années 2000. Quel était
son avenir? J'avais choisi d'appeler mon texte Les
années charnières pour bien montrer qu'en 1999 déjà, la situation
était critique et que tout dépendrait de la mobilisation que saurait
susciter la littérature gaie dans les années à venir. J’avais écrit que
malgré la bonne santé apparente de notre littérature, rien n’était gagné.
J’avais conclu en parlant de «porter nos auteurs haut et fort», je dirais
aujourd’hui «comme un drapeau». Aujourd'hui, je doute plus que
jamais. Nous avons tous encore à l’esprit le célèbre slogan d’Act up :
silence = mort. Il en va de même pour notre littérature. C’est une
question de survie. Car le silence actuel risque fort de se transformer un
jour en véritable baîllon.
Si
le traitement qui est réservée à cette littérature peut parfois
s’expliquer, il ne se justifie pas pour autant. Si on peut «comprende» les
pourquoi et les comment, est-ce une raison pour les accepter? Au bout de 20
ans, ne serait-il pas temps que les choses changent? Alors que la France est
en train de devenir une tête de file mondiale dans l’exploration et
l’affirmation de la littérature gaie, jusqu’à quand pourra-t-on tolérer
une pareille indifférence? C’est à la fois une cruelle injustice et une
aberration totale. Certains parleront de mépris.
Aucune
société n’a intérêt à faire l’impasse sur une part si importante de
son dynamisme culturel. L’ouverture à la littérature gaie ne pourrait
qu’être bénéfique pour tous. Les homosexuels lisent et admirent la littérature
hétérosexuelle depuis des siècles et ne s’en sont jamais plus mal portés.
En quoi l’inverse ne serait-il pas vrai?
Je
termine cette communication en lançant un appel à l’union des auteurs gais
et des professionnels du livre, en insistant sur la nécessité de mettre en
place au plus tôt de réelles mesures pour que notre littérature puisse bénéficier
rapidement d’une meilleure visibilié et d’un plus grand rayonnement.
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