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Mise à jour :
09 février 2005

© pierre salducci - 2002

 

 

Journal de l'infidèle

Première préface

 

           Finalement, Pierre Fortin était revenu à Montréal. Malgré ce que tout le monde avait pu prétendre. Malgré ces affirmations qui voulaient qu'il resterait là-bas, désormais, dans les vieux pays où était installée sa famille. Pierre Fortin était revenu et il était revenu pour mourir. Il ne le cachait même pas. « Montréal est un bien bel endroit pour attendre la fin du monde », aimait-il à dire en souriant. Et puis la fin du monde était venue. La fin de son monde à lui.

            Je ne suis pas homme de lettres et qu'on me pardonne si je tente tant bien que mal de raconter tout ceci par écrit. Cela donnera ce que ça donnera. Un point, c'est tout.

            Je connaissais Pierre Fortin depuis longtemps, et je pense pouvoir dire que je comptais parmi ses meilleurs amis, même s'il se méfiait ouvertement de la notion d'amitié. « Tout n'est que désillusion », disait-il. « La famille, les amours, la politique, les livres... » Et il plaçait les amis sur le même rang que tous ces espoirs qui, avec le temps, étaient devenus pour lui autant d'insupportables défaites. Néanmoins, nous nous connaissions bien et nous nous fréquentions depuis plusieurs années. Quand Pierre Fortin avait accepté ce poste de professeur dans un lycée français et qu'il avait quitté son appartement de la rue Rivard, j'avais été persuadé moi aussi qu'il ne reviendrait jamais. J'étais sûr que sa vie était là-bas bien plus qu'ici. Pourtant, je me trompais. Pierre Fortin ne tenait pas plus que ça au pays de ses ancêtres. Il aimait les expériences, un point c'est tout, et la perspective d'occuper un poste d'enseignant dans la banlieue parisienne lui avait souri. Un étrange concours de circonstances, doublé de l'intervention de quelques anciennes relations, lui avaient valu d'obtenir facilement cette opportunité. Or, à Montréal, il n'avait rien. Il était parti. Il avait rencontré Jean par l'intermédiaire de je ne sais plus trop qui et, très vite, ils s'étaient installés ensemble, comme nous l'avions tous pressenti. Nous pensions alors que c'était une nouvelle vie qui commençait pour lui, mais il n'en fut rien, au contraire, c'était peut-être même, déjà, le début de la fin.

            Pierre Fortin était un oiseau migrateur et, en tant que tel, il lui fallait revenir un jour à Montréal, répondre à l'appel des saisons et du temps. Après sa rupture avec Jean, et après avoir démissionné de son poste de professeur, il est donc revenu ici et s'est installé dans un petit logement de la rue Cartier. « C'est le plus petit appartement que j'aie jamais connu ! », disait-il. « Ma vie est sur une pente. Comme ici, entre Sherbrooke et Ontario. Tout se détériore. Pas d'argent, pas d'amour. Je me vois descendre en permanence. Il faudra bien toucher le fond un jour ou l'autre ». Et puis, un jour, justement, il y eut ce coup de téléphone en pleine nuit et cette voix que je ne connaissais pas qui me disait « Venez ! », qui me disait « Si vous vous voulez le voir, venez ! »

            C'était l'hiver. Il faisait froid.

            Je me suis levé comme un somnambule, agissant sans même avoir conscience de mes gestes. Pour ne pas brûler mes yeux, je suis resté dans une semi pénombre, et j'ai ramassé mes affaires à tâtons, enfilant chemise et pantalon en titubant. Mille pensées jaillissaient en même temps dans mon esprit confus. J'essayais d'y voir clair et de remettre en place, tant bien que mal, les quelques pièces du puzzle que j'avais en ma possession. Pierre Fortin était à l'hôpital. Il avait donné mon nom. Sa famille était introuvable, éparpillée, on ne savait où, comme toujours. Il allait mal. « Si vous voulez le voir... », avait dit la voix. « Je veux dire vivant, si vous voulez le voir vivant, venez... » Que s'était-il passé ?

            Dehors, la neige était tombée drue et recouvrait tout.  
La nuit pesait sur la ville comme un toit obscur auquel répondait la blancheur du sol. Je trouvais ma voiture prise dans la neige et je m'activais aussitôt pour la sortir de là, guidé comme un instinct par la nécessité secrète de l'urgence. Quelle heure pouvait-il être ? Dans ma hâte, j'avais oublié ma montre sur un meuble. Je me sentais coupé de tout, seul au monde, sans repère, avec le poids d'une énorme responsabilité qui venait de tomber tout à coup comme une masse sur mes épaules tandis qu'une angoisse indescriptible accélérait sans cesse les battements de mon coeur affolé. Au bout de quelques minutes, je m'engouffrais enfin dans l'habitacle et démarrais en glissant. Devant moi, la longue perspective des rues se déroulait comme un film muet. J'écrasais sous mes roues un tapis blanc et doux, tandis que sur les côtés s'élevaient les silhouettes austères des grattes ciel du centre ville. Le blanc et le noir se disputaient la ville dans une lutte sans merci.

 

 

            Au détour d'un carrefour, la masse grise de l'hôtel-Dieu se profila soudain à l'horizon comme une menace. Je contournai son enceinte sur quelques dizaines de mètres avant de pouvoir stationner, laissant mon regard errer sur ces murs de forteresse. « Après celui de Québec, l'hôpital le plus ancien en Amérique du Nord. » disaient les guides. « Sinistre ! », ai-je pensé. Ces immenses blocs de pierre. Ces façades qui ne respirent pas, sans aucune ouverture, qui isolent et donnent le sentiment d'étouffer. Dès l'abord, le visiteur était fixé. « Tu viens ici pour la guerre », disait l'imposante bâtisse. « Tu viens pour le combat suprême. » Et moi, qu'étais-je venu faire ici ? Qu'allais-je trouver ? D'un pas mal assuré, je franchis le seuil de l'immense propriété et me dirigeais vers la réception.

            Au bureau des renseignements, on m'indiqua la chambre de Pierre Fortin. Je demandais des détails sur son état mais, bien sûr, on n'en avait pas. On me répondit alors de me rendre directement à son étage et de poser plutôt mes questions à l'infirmière ou au médecin de garde. C'est ce que je fis. Pierre Fortin avait été transporté aux urgences. Je le découvris allongé seul dans une petite chambre blanche du service de réanimation. Il était inconscient et respirait difficilement. On l'avait branché de partout. Un masque à oxygène était plaqué sur sa bouche. Des tuyaux lui sortaient par le nez tandis que d'autres étaient piqués à même les veines de ses bras. D'immenses bandages enserraient sa poitrine. Ses mains reposaient le long de son corps, les poings crispés. Les paupières de ses yeux fermés tremblaient de temps en temps comme agitées par de sombres rêves. Sa peau était terriblement pâle et son visage tourmenté laissait deviner une douleur permanente. À l'occasion, il émettait de petits râles profonds et sonores.

            Longtemps, je restais interdit sans trop oser approcher. Immobile et froid, sans pensée. Puis un bruit me fit sursauter. Le médecin de garde était derrière moi. Il posa la main sur mon épaule, comme pour m'empêcher de me tourner vers lui, et commença aussitôt à me raconter ce qui s'était passé. Il parlait bas, sur un rythme lent et mesuré.

 

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            Pierre Fortin avait toujours aimé les symboles. Il s'était tiré une balle en plein coeur. À ses côtés, on avait retrouvé un vieux pistolet de collection dont on ignorait l'origine. Il était resté longtemps à gésir sur le sol avant d'être secouru. Il avait perdu beaucoup de sang. Un poumon avait été perforé provoquant une hémorragie interne. Le cœur lui-même était au bord de rompre. Dès son arrivée à l'hôpital, Pierre Fortin avait subi une chirurgie, mais on doutait encore de l'issue du sauvetage. Nul ne savait s'il allait s'en sortir ou pas. Il reposait depuis dans un état critique, entre la vie et la mort. On ne pouvait rien faire de plus. Il ne restait qu'à attendre. On saurait sous peu, probablement dans les jours à venir, s'il parviendrait à remonter la pente ou si le corps, épuisé, renoncerait à lutter.

            Pierre Fortin n'avait laissé ni lettre ni indication. Tous ceux qui l'avaient vu le jour du drame l'avaient trouvé comme à l'habitude, un peu oscillant, peut-être, entre l'espoir et le renoncement, l'humour et la critique, mais il était presque toujours ainsi, entre deux eaux. Cela n'avait inquiété personne. Nul ne s'expliquait son attitude et une sorte de secret tenace semblait persister autour de ses dernières heures. Ainsi, quoi qu'on en pense, le suicide ne prévient pas toujours. Le geste de Pierre Fortin n'avait été précédé d'aucun autre, d'aucune allusion, d'aucun avertissement, pas le moindre indice qui ait pu attirer l'attention sur lui. Le jeune homme avait plongé d'un coup. Seul. Absolu et terrible. Et il avait atteint sans transition le plus noir de lui-même.

 

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            Après cette terrible nuit d'hiver, je suis retourné cinq fois à l'hôpital et cinq fois je me suis rendu au chevet de Pierre Fortin.

            La première fois, son état était stationnaire et il dormait toujours. La deuxième et la troisième fois, il semblait avoir pris du mieux. Il était réveillé. Il posa ses yeux sur moi et je crois qu'il me reconnut. Quoique très faible, il pouvait parler. Il me dit alors qu'il y avait chez lui des notes, des pages éparses, écrites lors de son séjour à Paris, une année auparavant. Il me dit que je devais aller les récupérer, que je comprendrais. Lors de ces deux visites, il s'est acharné à essayer de m'en dire plus sur ces textes. Il insistait sur ce qu'il avait voulu faire. Il me donna toutes sortes de précisions pour que je saisisse bien l'esprit de sa démarche. Il était obsédé par l'idée d'être mal compris. Il me dit que ce n'était pas tout à fait fini et qu'il faudrait peut-être ajouter des notes, ici ou là. Il s'énervait en parlant, s'échauffait jusqu'aux limites de l'épuisement. On voyait à quel point tout cela lui tenait à coeu. De mon côté, je faisais tout mon possible pour bien saisir et pour retenir tout ce qu'il voulait me dire. J'étais très intrigué, et je pensais en effet me rendre chez lui au plus tôt pour en apprendre plus.

            À ma quatrième visite, il avait toujours les yeux ouverts mais il ne parla pas. Il me regardait avec un air confiant, comme s'il était rassuré sur l'essentiel et qu'il n'avait plus rien à rajouter. Il était toujours aussi faible. Je le quittai inquiet. À ma cinquième visite, il était mort.

            J'ai signé l'avis de décès. On m'a remis sa montre, ses clefs et son portefeuille. Je n'ai pas voulu des vêtements.

 

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            Pendant les jours qui suivirent, je ne songeai pas de suite à récupérer les notes dont Pierre Fortin m'avait parlées. L'émotion était trop forte pour retourner si vite aussi près du coeur du drame. Cependant, je dus m'y résigner sans tarder. Je craignais que ses affaires ne disparaissent avant même que je n'aie pu accomplir ma tâche. Il arrive ainsi parfois que des âmes bien intentionnées s'accaparent toute la propriété d'un mort sans en aviser quiconque. Quelqu'un pénètre les lieux on ne sait comment et tout est balayé en un instant, comme volatilisé, par un parent, un voisin. Des souvenirs s'envolent. Des objets se perdent. La vie meurt une deuxième fois.

            Je suis retourné rue Cartier. Je suis entré chez Pierre Fortin. J'avais l'impression d'agir par effraction, de violer son intimité, en clandestin. Plus que jamais cet appartement était le sien, même s'il n'était plus là. Plus que jamais. Je marchais sur la pointe des pieds. J'évitais les bruits et les gestes brusques. J'effleurais chaque chose du bout des doigts à peine. J'ai trouvé sans problème le petit meuble de bois qu'il m'avait décrit, une sorte de cube rectangulaire, avec des tiroirs, qui ressemblait à un coffret à bijoux ou à une boîte à couture d'un autre siècle. J'ai mis la main sur la liasse de papier qu'il contenait et je suis reparti comme un voleur, un peu honteux de m'approprier ainsi, comme en secret, la mémoire d'un autre et, qui sait, peut-être même, son testament spirituel.

            Lorsque je suis revenu chez moi, j'ai étalé par terre tous les papiers de Pierre Fortin. Je les ai placés méthodiquement les uns à côté des autres, bien alignés, comme lorsqu'on se tire les cartes, fébrile et plein d'espoir. Au début, je les maniais un peu comme on touche les pièces d'un trésor dans une cassette de conte de fée, pour le plaisir pur du contact, tout émerveillé, sans même chercher à compter, à comprendre ou à déchiffrer les inscriptions. Bouche bée et les yeux grands ouverts. Puis, soudain, un léger courant d'air s'est levé sur le sol. Les papiers ont glissé à même le plancher, les uns vers les autres, emmêlés dans un joyeux fouillis. Je me suis levé pour leur faire la chasse et aller fermer portes et fenêtres. Une fois debout, la vue était saisissante.

            J'avais sous les yeux une vie en morceaux. Je suis resté à les contempler immobile et sans pensée. J'essayais de superposer l'image de Pierre Fortin à cette courtepointe d'un nouveau genre mais cela ne donnait rien. Un vide immense m'habitait. Alors, je me suis mis à la tâche.

            Pendant de longues heures, j'ai essayé de retrouver l'ordre probable dans lequel toutes ces notes avaient dû être rédigées. Comme elles étaient éparses, sans indication de date ni numérotation de page, j'ai dû me fier uniquement à une chronologie imaginaire que j'ai plus ou moins inventée moi-même et qui, si je l'ai bien compris, se situerait entre mars, avril et mai 1985. Ce sont les seuls repères dont je disposais. Il me semble cependant que je suis parvenu à un résultat assez proche de la réalité d'origine.

            Par la suite, j'ai ramassé toutes ces feuilles et je les ai retranscrites pour en faciliter la lecture. Pierre Fortin ne s'était guère soucié des supports sur lesquels il avait écrit. Serviettes en papier, paquets de cigarettes, billets de train ou de spectacle, pages arrachées aux journaux, matériel publicitaire, tout ce qui lui était tombé sous la main avait été mis à profit. Il semblait chaque fois avoir écrit dans l'urgence, n'importe où, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, dans des positions plus ou moins confortables, peut-être même au lit, dans une semi obscurité, pendant que les autres dormaient tout autour de lui. Son écriture était souvent difficile à déchiffrer, toujours hâtive et bousculée, parfois étirée dans le sens de la hauteur et parfois dans le sens de la largeur, selon la forme du papier. Pierre Fortin avait couvert toutes ces surfaces nerveusement, exploitant au maximum le moindre recoin disponible, écrivant recto et verso, à l'endroit comme à l'envers, noircissant tout sous sa main emportée. Ces notes, je leur ai donné pour nom "Journal de l'infidèle, ou le présent à tout prix". Je crois que ce sont des titres que Pierre Fortin n'aurait pas reniés.

 

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            Pendant des années, je suis resté seul avec le "Journal de l'infidèle" qui hantait mon bureau, ne sachant qu'en faire, comme dans une sorte de confrontation avec ce texte. Chaque fois que je tournais la tête, dès que je m'approchais de ma table de travail, mes yeux tombaient inéluctablement sur lui. Il était toujours là, bien visible, à tout instant de la journée, comme un rappel obsédant, une invitation à ne pas oublier, à témoigner encore et encore. Comme un reproche aussi, une accusation muette qui voulait m'imposer d'agir et de faire quelque chose, finalement. Mais je n'avais pas de courage. Je me suis demandé plusieurs fois ce que j'attendais exactement, si j'espérais qu'il disparaîtrait tout seul, comme ça, en plein coeur de la nuit, d'un coup de baguette magique, et qu'il n'y aurait plus rien au matin, comme un immense soulagement, que le problème se réglerait de lui-même, que la solution s'imposerait sans que je n'aie rien à faire, et surtout, rien à décider. En fait, je sais maintenant que j'attendais un signe du mort, un message implicite, une intuition qui me guiderait et me dirait comment agir.

            Que sommes-nous censés faire de la mémoire des autres ? De leurs souvenirs ? De leurs regrets ? Les montrer ou les cacher ? Les porter comme un drapeau, un étendard dressé, livré à la violence des vents, en espérant les faire revivre, lutter contre leur disparition ? Faut-il les taire à jamais de peur de les user ou de les rendre banals à trop souvent les ressasser, comme si les nommer leur ôtait de leur force et de leur vitalité ? Doit-on les garder secrets, au plus creux de la douleur, pour les aider à glisser lentement dans le monde du silence et de l'oubli, puisque, dit-on, telle est leur implacable destinée? Faut-il s'incliner ou se révolter ? Faut-il accepter ou marcher tête haute pour se dresser à l'encontre de la logique du temps, des choses et des êtres vivants ? La réponse s'est imposée malgré moi.

            Un jour est arrivé où je n'en pouvais plus. Je me suis vu au bord de vouloir tout jeter, de détruire ce texte qui ne m'appartenait pas. J'ai compris alors qu'il me fallait faire quelque chose. Car détruire Le Journal de l'infidèle, je n'en avais pas le droit. Et je ne l'ai pas fait, bien sûr. En aucun cas, je ne pouvais me prétendre le maître de ce qui avait été écrit par un mort et que son auteur, probablement, avait destiné à tout autre que moi. C'est pourquoi j'ai décidé de tout rendre public. La voix de Pierre Fortin, je vous la rends. La pensée de Pierre Fortin, je vous la rends. Ses souffrances et ses joies, je vous les rends. Ses doutes et ses espoirs. Les voici. Libres à présent de prendre un nouvel envol, vers qui, vers quoi, je l'ignore, mais à jamais.

Montréal, août 1997

 
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