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Mise à jour :
30 avril 2004
© pierre salducci - 2002

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La
narration
à la première personne
une étude de Jean-François Quirion
En
ce qui concerne la narration, on observe une prédominance de la première
personne dans la quasi-totalité des romans gais québécois ou étrangers.
Évidemment, cette stratégie n’est pas spécifique
à la littérature gaie, mais elle s’avère efficace pour rendre compte
d’une subjectivité gaie. Cette subjectivité, soulignée par l’usage du je
permet une affirmation de l’identité homosexuelle, et fait
certainement écho au vécu des gais.
En effet, tous ont effectué une incontournable mise
en récit de leur expérience personnelle lors du coming
out, en affirmant « je suis gai », marquant dès lors
l’acceptation de leur orientation sexuelle comme composante importante de leur
identité.
De plus, cette affirmation individuelle prend forcément
une dimension collective puisqu’elle constitue un passage obligé pour tous
les gais et lesbiennes qui entendent vivre leur homosexualité sans la cacher :
« La littérature homosexuelle dit JE.
Ce faisant, elle se donne pour sujet le sens même de la vie : devenir soi. [...] Dans la littérature gaie surtout, le
je
qui parle, ou le héros [...] dit clairement qu’il est gai.
Cette déclaration ouverte porte un nom : le coming out. »
TIN,
Georges-Louis. Op. cit., p. 248.
De ce fait, le je d’un personnage gai, bien que prise de parole singulière, sous-entend un
« nous », la collectivité gaie. La littérature gaie, qui
porte le projet intrinsèque de l’affirmation, ne saurait donc adopter
le il. En effet, bien qu’il puisse
aussi permettre une identification efficace, le il reste ici davantage perçu comme plus anonyme, plus susceptible d’éloignement.
Ainsi, la narration à la première personne serait
« bien un critère de la
littérature gaie qui a vu le grand retour du je, d’une parole singulière qui longtemps avait été tronquée.
Ce je
est avant tout un nous
pour parler d’un sentiment et d’un vécu collectif. »
SALDUCCI,
Pierre. Tel que cité dans Denis-Daniel BOULLÉ. « Entrevue : Nous
tous déjà morts de Pierre Salducci », Fugues,
17e année, no 9,
décembre 2000, p. 72-74.
En revanche, la notion de « je collectif »
ne concerne pas les oeuvres de la clandestinité, où le je
demeure singulier. Les protagonistes de la clandestinité sont des parias, des
voix isolées qui n’ont pas encore le sentiment d’appartenir à une
collectivité, et ils cherchent à se faire accepter, plutôt que de revendiquer
leurs différences.
Le je de la
clandestinité n’affirme aucunement une conscience sociale et politique de
l’identité gaie. Pour qu’il
existe un je collectif,
il faut attendre la naissance de la communauté gaie, le sentiment d’une
appartenance collective à une histoire et à une culture. Bref, c’est un
je qui affirme le droit à la
différence et à la visibilité de la communauté.
Cette
prise de position pour une narration au je
se voit clairement énoncée dans Journal de
l'infidèle (2000) de Pierre Salducci, où le protagoniste, Pierre Fortin, tient une longue et
vive réflexion sur la nécessité d’écrire je
et, plus encore, sur la force du je
qui surgit comme une entité extérieure, s’imposant à lui malgré ses réticences
pudiques d’écrivant.
Ainsi
une bataille se livre entre le désir d’écrire je
et une volonté de
demeurer neutre, impersonnel, anonyme (dans le placard).
Le je
commence par séduire,
par créer une euphorie, jusqu’à ce qu’un sentiment d’insécurité vienne
l’interrompre. Les je ripostent
alors violemment par un métaphorique combat physique :
« La
bataille commence et j’en suis à la fois le lieu, la victime et l’enjeu.
C’est la lutte de l’ancien et du nouveau.
Des demi-aveux contre les mots crus.
Du moi contre les autres. »
SALDUCCI, Pierre. Journal de
l’Infidèle, Hull, Vents d’Ouest, 2000, p. 38.
Ce
combat se poursuit par une intoxication de je,
le je devient une drogue puissante et l’emporte sur les anciennes
pensées. Le je
s’impose et annihile toute peur de son acceptation. Le je
sera désormais
la voix qui s’impose, et le nier pour se dissimuler derrière un on
ou un il
anonyme serait perçu comme une régression, une défaite.
En
réalité, ce n’est pas contre le je
que le protagoniste lutte dans ses écrits, puisqu’il est lui-même ces je
qui l’assaillent ; il lutte contre la peur de l’affirmation sans retour
qu’impliquent les je.
Pour Pierre Fortin, écrire je
constitue la transgression d’un interdit contre la bienséance, mais à
l’inverse :
« Ne
pas dire je, c’est contrer
l’expression de son identité et, indirectement, se retirer le droit à la
pensée et à la parole. »
SALDUCCI, Pierre. Journal de
l’Infidèle, Hull, Vents d’Ouest, 2000, p. 37.
Bref,
si on ne saurait faire correspondre la littérature homosexuelle à une grille
taxinomique, on peut tout de même relever une constante formelle qui est la
narration à la première personne.
On
l’aura compris, donc, il ne s’agit pas ici de marquer le premier critère
formel d’une éventuelle liste, mais plutôt de souligner une stratégie
narrative qui rejoint l’ensemble des œuvres littéraires gaies.
© Tous droits réservés : Jean-François Quirion - 2002.
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