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Mise à jour :
30 juillet 2006

© pierre salducci - 2002

 

 

Une invitation 
à vivre et à aimer autrement

Entrevue avec Sir Robert Gray - Journal Être, novembre 2003.

 

1.    Tu célèbres tes quinze ans d’écriture cette année, n’est-ce pas ?

Oui, et je dois avouer que ça me fait tout drôle. Quand j’étais adolescent, j’aimais écrire, j’écrivais tout le temps quelque chose, j’avais des cahiers, ce genre de chose, mais je ne pensais pas à la publication et j’étais loin d’imaginer que je publierais plusieurs livres au cours des années à venir.
Au début, j’écrivais surtout des textes courts. Je les envoyais à des revues de nouvelles et ça me suffisait. Et puis, j’ai commencé à gagner des prix, j’ai été invité dans des festivals, des rencontres littéraires, et les choses ont changé tranquillement. Je me souviens que j’étais très pressé. Je rêvais toujours d’être rendu plus loin, plus en avant. J’avais toujours le sentiment que ça n’allait pas assez vite. J’avais hâte d’être perçu comme un auteur, que mon travail soit reconnu… Avec le temps, je me suis rendu compte que tout se fait progressivement. Il faut savoir attendre. Car tout ne s'est pas fait pas du jour au lendemain, c’est long quinze ans !
[ pour en savoir plus, voir :  Qui suis-je ? et Pierre Salducci est toujours intervenu dans des domaines en rapport avec l'écriture, le livre et la littérature. ]

 

2.    Tu as fait un bilan de ces quinze ans ?

Pierre-1.jpg (1415661 bytes)Si je regarde derrière moi, je suis très content de tout ce que j’ai fait. Je suis fier des livres que j’ai publiés. Je pense qu’ils ont tous une singularité. J’essaie d’écrire des livres que personne ne pourrait écrire à ma place. J’essaie d’avoir une voix. De dire des choses que personne d’autre ne raconte, ou pas de la même manière. Je sais que mes livres sont souvent attendus impatiemment et lus avec intérêt. En tout cas, c’est ce que me disent les gens que je rencontre. C’est une grande source de satisfaction. Je vois bien que l’intérêt pour mon travail a soudainement augmenté au cours des trois dernières années. Le succès qu'a connu Journal de l’infidèle y est sans doute pour beaucoup. On prépare déjà la deuxième réimpression de ce roman qui se vend des deux côtés de l’Atlantique.
Aujourd’hui, je suis vraiment heureux de ce qui arrive. Pour la sortie de Ma vie me prend tout mon temps, je suis invité un peu partout en France pour des séances de signature. Je vais rencontrer Jean-Luc Roméro et l’association Élus Locaux Contre le Sida. Puis, je vais participer au Salon Rainbow Attitude, le premier salon gay et gay friendly, sur le stand de la librairie "Les Mots à la bouche", la plus grande librairie gaie et lesbienne de France. Après Paris, je fais un saut à Rouen pour une émission de radio et une rencontre publique dans un bar. Je suis vraiment flatté par tout ce qui se passe. Ça me fait très plaisir.
[ voir le texte de présentation de Ma vie me prend tout mon temps
Êtes-vous le lecteur, la lectrice idéale ?
]

 

3.     Et où se situe Ma vie me prend tout mon temps dans ton œuvre ?

D’abord, sur un plan symbolique, c’est le livre des 15 ans ! Ce qui est merveilleux. 
Mais c’est surtout un livre avec un message très fort. C’est une invitation à vivre et à aimer autrement. Les histoires sont très différentes mais elles sont comme plusieurs illustrations d’une même réalité. Nous avons des choix à faire quant à nos modes de vie et il faut faire ces choix en toute connaissance de cause. Parce qu’ils ont des conséquences. C’est pour ça que j’ai appelé mon livre « Ma vie me prend tout mon temps ». Pour rappeler que c’est possible de se donner tout son temps à soi-même, à ses propres priorités, plutôt que de courir toujours après la satisfaction de besoins inventés par la société. Je crois que c’est la première fois qu’un de mes livres est à ce point dominé par une idée. 
[ voir la petite histoire de Ma vie me prend tout mon temps  ]

 

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4.    Tu peux nous parler un peu de ce recueil de récits ?

C’est un livre qui a beaucoup de points communs avec mon premier recueil de nouvelles, Souvenirs inventés, paru il y a exactement dix ans. Je me suis rendu compte récemment que certains personnages reviennent dans les deux livres, notamment Yves Navarre et Christian Raux, et que plusieurs histoires se passent dans les mêmes endroits comme Montréal, l’Italie, la France, l’Afrique du Nord, etc. Ce sont des livres avec lesquels on voyage beaucoup. On fait beaucoup de rencontres et il y a pas mal de personnages. J’ai été étonné de découvrir ces points communs parce que ça m’a donné l’impression d’avoir vraiment un monde à moi, des personnages établis et qui reviennent, dans leur décor. Je trouve ça bien. Cela dit, mes préoccupations ont changé et je ne parle plus des mêmes choses ni de la même façon.
Ce livre, je l’ai voulu comme un acte de fidélité. Un acte de fidélité envers une époque et des personnages. C’est pourquoi la plupart de mes personnages ont existé. Ce sont des êtres confrontés à des situations qui exigent des choix extrêmes. Plusieurs ont connu un destin tragique. Je m’inspire presque toujours de choses que j’ai vues, même si elles sont adaptées. C’est un livre que j’ai fait pour témoigner. Pour qu’on sache et qu’on se souvienne de ces vies, de ces gens, des gens ordinaires avec des destins extraordinaires. Ce sont des histoires qui nous interpellent, qui nous parlent  du sens de la vie, de notre quête d’amour et de nos valeurs. Précisément de la place que l’on donne réellement aujourd’hui à nos valeurs. Mais c’est surtout un livre d’émotions, je crois. 

 

5.    Qu’est-ce qui te pousse à continuer d’écrire ?

Pierre-4.jpg (1339521 bytes)J’ai encore en tête un certain nombre d’histoires que je tiens à raconter. J’ai le sentiment d’avoir un devoir de mémoire envers notre passé et tous ces gens que j’ai connus. J’ai assisté à beaucoup de phénomènes et de mutations importantes pour la communauté gaie et je dois en rendre compte. Je me sens très engagé face à notre communauté. J’ai l’impression que si je ne raconte pas ces choses-là, elles vont se perdre et que personne n’en saura jamais rien. Alors, dans un premier temps, je pourrais te répondre que je vais continuer à écrire tant que je n’aurais pas fait le tour de toutes ces histoires. Que c’est ça qui me pousse à écrire. Mais ce n’est pas la seule raison.
J’ai toujours plusieurs projets sur la table, des choses qui m’intéressent, et je ne sais pas d’avance quel sera mon prochain livre. J’aime diversifier les types d’écriture, passer du roman à la nouvelle, de la fiction à l’essai... J’y vais un peu au radar, selon mes envies, mon sentiment d’urgence, et en tenant compte des circonstances. Le hasard peut entrer pour beaucoup. Chaque livre possède sa propre énergie, une motivation différente et c’est cette motivation qu’il faut trouver à chaque fois. C’est toujours à recommencer et c’est un phénomène très mystérieux.
 

6.    Quel est ton rapport avec tes lecteurs ?

Il est très important pour moi d’établir une certaine relation avec mes lecteurs. J’aime les rencontrer et connaître leurs impressions de lecture. Je pense toujours à mes lecteurs quand j’écris, j’essaie de leur transmettre une émotion, qu’ils ressentent quelque chose, et j’aime bien savoir, par la suite, si j’ai réussi.
Depuis que j’ai créé mon site Internet, les gens m’envoient régulièrement des témoignages qui me disent que mes livres les ont aidés, qu’ils les ont aimés. Souvent, ils me remercient ou me félicitent. Je reçois des lettres de partout. Des gens très différents. Je ne m’attendais pas du tout à ça et je trouve que c’est touchant.

 

7.    Et tes projets ? Littéraires ? Personnels ?

Pierre-2.jpg (1478325 bytes)Rien n’est encore décidé, mais j’ai deux voies possibles. J’ai commencé un roman qui s’appelle « Grossière indécence ». J’en suis à peu près à la moitié. Mais je travaille aussi sur un dictionnaire du roman gai au Québec. J’ignore totalement lequel des deux projets verra le jour en premier. J’imagine que ça va aussi dépendre de ce qui va se passer après « Ma vie me prend tout mon temps ».

 

8.    Tu as eu des moments difficiles pendant ces quinze ans que tu as consacrés exclusivement, je crois, à la littérature ?

Comme tout le monde, j’imagine ! L’essentiel est de ne pas se décourager et de trouver la motivation pour continuer. Parce que l’écriture est une entreprise très solitaire, qui demande beaucoup de rigueur et de discipline. Ce n’est pas évident. Heureusement, j’ai la chance d’avoir toujours réussi à m’organiser avec ça.

 

9.    Tu as toujours été très actif, n’est-ce pas, dans la promotion de la  littérature gaie ? Tu as animé les rencontre « Des livres et des hommes » pendant deux ans et tu as fondé la première collection de littérature gaie chez Stanké.

Oui, la première collection du genre au Canada ! Je crois que c’est important parce que c’est une littérature passionnante, souvent avant-gardiste, qui pose des questions que d’autres littératures ne posent pas et qui abordent des thèmes qu’on ne trouve pas ailleurs. Par exemple, c’est vraiment la littérature gaie qui a imposé le style de l’autofiction. Les gais ont besoin de leur littérature parce que c’est la seule qui parle de nous, dans nos mots et avec notre point de vue. Ce sont nos émotions qu’on retrouve dans ces livres. On se reconnaît dans les personnages et dans les situations. Ça nous apporte beaucoup. La littérature gaie nous apprend des choses sur notre communauté et sur nous-mêmes. Elle est notre miroir et notre mémoire. Parfois, il arrive même de trouver des réponses à nos questions au fil d’un ouvrage. Quand je parle de Christian Raux dans mes livres, je ne parle pas que de Christian Raux, je parle de nous tous. Nous sommes tous des Christian Raux.
Malheureusement, c’est aussi une littérature qui suscite beaucoup d’homophobie. Plusieurs auteurs gais ne veulent pas y être associés. Les médias hétéros grand public font presque systématiquement l’impasse sur notre production. Il n’est pas toujours possible de s’exprimer librement sur ce sujet. C’est pourquoi, je pense que notre littérature a besoin d’être soutenue. Il reste encore beaucoup de travail à faire pour améliorer l’accès à l’information et la diffusion des livres. On a besoin de véritables structures professionnelles et d’une plus grande reconnaissance de la part des instances culturelles. Cela dit, la communauté gaie a également un grand rôle à jouer. C’est à elle de s’investir pour défendre sa littérature et c’est à elle d’exiger les structures qui vont lui permettre de se développer.

 

10.    La situation est la même en France ?

Pierre-3.jpg (1361304 bytes)Je ne connais pas tellement la situation en France, mais il est clair que la littérature gaie est en plein boum là-bas en ce moment. Les maisons d’édition et les librairies gaies se sont multipliées et répandues à la grandeur du pays. Dans les années 80, il n’y avait pas encore grand-chose. Vingt ans plus tard, c’est l’explosion ! C’est une grande chance pour les auteurs québécois car le marché actuel au Québec est rarement suffisant pour obtenir un véritable succès de librairie. Le fait de pouvoir sortir un livre des deux côtés de l’Atlantique est un plus très appréciable qui nous permet d’aller chercher une autre part de marché. Presque tous les livres gais québécois sortent également en France, ce qui est loin d’être le cas des autres livres de littérature générale. La demande est très forte.
Ici, nous avons beaucoup perdu avec la fermeture (criminelle) de l’Androgyne. C’est non seulement la perte d’un lieu légendaire, mais également la perte d’un savoir-faire de 25 ans qu’on ne retrouvera peut-être jamais. Je pense que la personne qui a pris la décision de saborder l’Androgyne n’a pas tenu compte des répercussions que cela aurait sur le milieu environnant et sur l’avenir. L’Androgyne appartenait à notre communauté, comme un patrimoine historique, et un intérêt privé n’aurait pas dû intervenir dans cette cause. Je connais plusieurs personnes qui auraient manifesté de l’intérêt à acheter la librairie ou à investir financièrement plutôt que de voir disparaître l’Androgyne. Mais on ne leur a rien demandé. On n’a rien demandé à personne. La décision de nous priver de ce monument de notre culture a été prise en secret, dans notre dos, comme une lâcheté, un coup de poignard. Je dois dire qu’il s’est passé à peu près la même chose avec la collection « L’Heure de la sortie » chez Stanké. La maison a été rachetée par Québécor. Tout le personnel a été changé. Plus aucune entente ne tenait. Une autre trahison.

 

11.    Et c’est dans ce contexte qu’a été fondée l’Union des écrivains gais ?

Oui, absolument ! C’est une réaction collective à un contexte global. Nous sommes plusieurs auteurs à l’origine de ce regroupement, et il y a chaque semaine de nouveaux membres, des hommes et des femmes de toute la francophonie. Au début, le mouvement s’adressait uniquement aux auteurs, puis nous avons décidé d’élargir à toutes les personnes intéressées par la littérature gaie : les lecteurs, les professionnels, les libraires, les éditeurs, etc. Ça fonctionne très bien. Nous développons des partenariats avec d’autres mouvements gais, des prix littéraires, des salons du livre, des festivals…. Nous diffusons un bulletin d’information par courrier électronique. Nous organisons des tables de vente où les auteurs peuvent rencontrer leurs lecteurs. Nous sommes allés à la Fierté de Québec, on était dans la parade à Montréal, et tout ça à peine en six mois d’existence ! C’est peut-être l’outil dont nous avions besoin pour dynamiser la littérature gaie à Montréal et dans la francophonie.

 

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